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ORDRE

vu par Michel FOUCAULT


Michel FOUCAULT Les mots et les choses Édition Gallimard 1966 Préface 
 

(...)  Ainsi, dans toute culture entre l'usage de ce que l'on pourrait appeler les codes ordinateurs et les réflexions sur l'ordre, il y a l'expérience nue de l'ordre et de ses modes d'être.

 

 

     Dans l'étude que voici, c'est cette expérience qu'on voudrait organiser. Il s'agit de montrer ce qu'elle a pu devenir, depuis le XVIe siècle, au milieu d'une culture comme la nôtre ; de quelle manière , en remontant, comme à contre-courant, le langage tel qu'il était parlé, les êtres naturels tels qu'ils étaient perçus et rassemblés, les échanges tels qu'ils étaient pratiqués, notre culture a manifesté qu'il y avait de l'ordre, et qu'aux modalités de cet ordre les échanges devaient leurs lois, les êtres vivants leur régularité, les mots leur enchaînement et leur valeur représentative ; quelles modalités de l'ordre ont été reconnues, posées, nouées, avec l'espace et le temps, pour former le socle positif des connaissances telles qu"elles se déploient dans la grammaire et dans la philologie, dans l'histoire naturelle et dans la biologie, dans l'étude des richesses et dans l'économie politique.

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    Une telle analyse, on le voit, ne relève pas de l'histoire des idées ou des sciences ; c'est plutôt une étude qui s'efforce de retrouver à partir de quoi connaissances et théories ont été possibles ; selon quel espace d'ordre s'est constitué le savoir ; sur fond de quel a priori historique et dans l'élément de quelle positivité des idées ont pu apparaître, des sciences se constituer, des expériences se réfléchir dans des philosophies, des rationalités se former, pour, peut-être, se dénouer et s'évanouir bientôt. 

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     Il ne sera donc pas question de connaissances décrites dans leur progrès vers une objectivité dans laquelle notre science d'aujourd'hui pourrait enfin se reconnaître ; ce qu'on voudrait mettre au jour, c'est le champ épistémologique l'épistémè où les connaissances, envisagées hors de tout critère se référant à leur valeur rationnelle ou à leurs formes objectives, enfoncent leur positivité et manifestent ainsi une histoire qui n'est pas celle de leur perfection croissante, mais plutôt celle de leurs conditions de possibilité ; en ce récit, ce qui doit apparaître, ce sont,  dans l'espace du savoir, les configurations qui ont donné lieu aux formes diverse de la connaissance empirique. Plutôt qu'une histoire au sens traditionnel du mot, il s'agit d'une "archéologie".

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     Or, cette enquête archéologique a montré deux grandes discontinuité dans l'épistémè de la conscience occidentale : celle qui inaugure l'âge classique (vers le milieu du XVIIe siècle) et celle qui, au début du XIXe siècle marque le seuil de notre modernité. L'ordre sur fond duquel nous pensons n'a pas le même mode d'être que celui des classiques. Nous avons avoir l'impression d'un mouvement ininterrompu de la ratio européenne depuis la Renaissance jusqu'à nos jours, nous avons beau penser que la classification de Linné,plus ou moins aménagée, peut en gros continuer à avoir une sorte de validité, que la théorie de la valeur chez Condillac se retrouve pour une part dans le marginalisme du XIXe siècle, que Keynes a bien senti l'affinité de ses propres analyses avec celles de Cantillon, que le propos de la Grammaire générale (tel qu'on le retrouve chez les auteurs de Port-Royal ou chez Bauzée) n'est pas si éloigné de notre actuelle linguistique, - toutes cette quasi-continuité au niveau des idées et des thèmes n'est sans doute qu'un effet de surface ; au niveau archéologique, on voit que le système des positivités a changé d'une façon massive au tournant du XVIIIe et du XIXe siècle.

 

     Non pas que la raison ait fait des progrès ; mais c'est que le mode d'être des choses et de l'ordre qui en les répartissant les offre au savoir a été profondément altéré. Si l'histoire naturelle de Tournefort, de Linné et de Buffon a rapport à elle -même, ce n'est pas à la biologie, à l'anatomie comparée de Cuvier ou à l'évolutionnisme de Darwin, c'est à la grammaire générale de Beauzée, c'est à l'analyse de la monnaie et de la richesse telle qu'on la trouve chez Law, chez Véron de Forthonnais ou chez Turgot. Les connaissances parviennent peut-être à s'engendrer, les idées à se transformer et à agir les unes sur les autres (mais comment ? les historiens jusqu'à présent ne nous l'ont pas dit) ; une chose en tout cas est certaine : c'est que l'archéologie, s'adressant à l'espace général du savoir, à ses configurations et au mode d'être des choses qui y apparaissent, définit des systèmes de simultanéités, ainsi que des séries de mutations nécessaires et suffisantes pour circonscrire le seuil d'une positivité nouvelle.

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     Ainsi, l'analyse l'analyse a pu montrer la cohérence qui a existé, tout au long de l'âge classique entre la théorie de la représentation et celle du langage, des ordres naturels, de la richesse et de la valeur. C'est cette configuration, qui à partir du XIXe siècle, change entièrement ; la théorie de la représentation disparaît comme fondement général de tous les ordres possibles ; le langage comme tableau spontané et quadrillage premier des choses, comme relais indispensable entre la représentation et les êtres, s'efface à son tour ; une historicité profonde pénètre le cœur des choses, les isole et les définit dans leur cohérence propre, leur impose des formes d'ordre qui sont impliquée dans la continuité du temps ; l'analyse des échanges et de la monnaie fait place à l'étude de la production, celle de l'organisme prend le pas sur la recherche des caractères taxinomiques ; et surtout le langage perd sa place privilégiée et devient à son tour une figure de l'histoire cohérente avec l'épaisseur de son passé. 

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     Mais à mesure que les choses s'enroulent sur elles-mêmes, ne demandant qu'à leur devenir le principe de leur intelligibilité et abandonnant l'espace de la représentation, l'homme à son tour entre, et pour la première fois, dans le champ du savoir occidental. Étrangement, l'homme - dont la connaissance passe à des yeux naïfs pour la plus vieille recherche depuis Socrate - n'est sans doute rien de plus qu'une certaine déchirure dans l'ordre des choses, une configuration, en tout cas, dessinée par la disposition nouvelle qu'il a prise récemment dans le savoir. De là sont nées toutes les chimères des nouveaux humanismes, toutes les facilités d'une "anthropologie", entendue comme réflexion générale, mi-positive, mi-philosophique, sur l'homme. Réconfort cependant, et profond apaisement de penser que l'homme n'est qu'une invention récente, une figure qui n'a pas deux siècles, un simple pli dans notre savoir, et qu'il disparaîtra dès que celui-ci aura trouvé une forme nouvelle.

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